La guerre des mots entre la France et la Grande-Bretagne a démarré depuis plusieurs jours maintenant. Elle est une honte pour nos deux pays, et créé un risque majeur de division, alors que nous vivons l'une des périodes les plus dramatiques de notre histoire depuis les années 1930.
Avant d'examiner au fond notre désaccord, sur la City et sur l'Europe, regardons ce qui nous rassemble, et ce que nous risquons de perdre dans cette guerre absurde.
D'abord, ce n'est pas parce que la Grande-Bretagne souhaite rester en dehors de la future union fiscale entre 26 pays, qu'elle va diminuer son engagement dans l'Union Européenne. Le Royaume-Uni entend être membre à part entière d'une Europe ouverte, compétitive avec le reste du monde, et dont le marché uni représente la moitié de ses exportations. Si Londres attire autant de capitaux du monde entier, c'est en grande partie aussi grâce à son appartenance à l'UE. Mettre la Grande-Bretagne sur une trajectoire de sortie de l'UE, c'est mettre en péril l'économie britannique toute entière, qui a besoin de ces flux de capitaux pour se développer.
Au cœur du malentendu, il y a la relation franco-britannique. Or, quel paradoxe! A part dans les heures les plus sombres de l'histoire de l'Europe, notamment en mai 1940 lorsque Winston Churchill a proposé de fusionner les nationalités britannique et française, jamais nos deux pays n'ont été aussi interdépendants. Notre coopération dans les domaines du nucléaire et de la défense est remarquable d'efficacité – la guerre en Libye – en même temps qu'elle signale une communion d'intérêts stratégiques. Et, ne nous le cachons pas, des contraintes budgétaires similaires nous poussant à mettre en commun nos ressources pour tenir notre rang dans le monde.
Economiquement, la France est le 3ème marché à l'export pour le Royaume-Uni, et le 5ème pays importateur. Sans mentionner les vins de bordeaux ou de bourgogne, aucun pays au monde ne consomme plus de champagne, hors de France, que la Grande-Bretagne. Depuis 1991, le nombre de Français résidant au Royaume-Uni n'a pas cessé d'augmenter : ils sont plus de 400 000 uniquement à Londres, et occupent toutes sortes d'emplois, dans la restauration, les médias, les services.
Car Londres, ce n'est pas qu'un repaire de traders multimillionnaires. Même si le gouvernement voudrait diversifier l'économie, la finance, pour le Royaume-Uni pour l'instant reste une des industries les plus pourvoyeuses d'emplois en Grande-Bretagne : 1,6 millions de personnes travaillent dans cette industrie, à Londres mais aussi dans des centres régionaux comme Edimbourg, Bristol, Norwich. Il est du devoir du gouvernement britannique, quelle que soit sa couleur politique, de protéger cette industrie, première source d'exportations pour la Grande-Bretagne, contre un excès de régulations que nous estimons inadaptées, archi-compliquées, et punitives. Nous n'ignorons pas, depuis 2008, la nécessité de mieux réguler cette industrie. Nous avons ainsi adopté les recommandations du rapport Vickers, qui vont très loin en termes de ratios de capitalisation minimums pour les banques, et de séparation ('ring-fencing') des activités de banques d'investissements avec les banques commerciales. Nous souhaiterions que les autres régulateurs en Europe se rapprochent de ces standards élevés.
Ne nous racontons pas d'histoires : Londres est LA place financière de l'Europe. Elle est un bien commun pour l'UE. La mettre en danger, ce n'est pas faire le jeu de Paris ou de Francfort – pour de nombreuses raisons, ces places ne peuvent plus se hisser à un rang mondial. C'est faire le jeu de New York, de Hong Kong, et des nouvelles places montantes dans les pays émergents. Affaiblir Londres, c'est se tirer une balle dans le pied pour toute l'Union Européenne. Si l'on voulait bien changer notre regard, et considérer l'industrie de la finance, autour de Londres mais pas exclusivement à Londres, comme une industrie de pointe, d'excellence en Europe, au même titre que l'industrie automobile allemande ou l'industrie aérospatiale française, alors nous ferions ce qu'il faut, ensemble, pour que cette industrie survive en Europe, dans la compétition mondiale.
Soyons attentifs à ne pas affaiblir cette industrie et ce bien commun sous la pression de quelques lobbies, ou de quelques pays cherchant peut-être des boucs émissaires à al crise actuelle, et voyant dans 'la finance' une idéale victime expiatoire. Les prochaines semaines et les prochains mois vont être décisifs. Si nous ne faisons pas front uni sur les questions stratégiques, jusqu'où allons-nous nous diviser ? Faisons attention au fossé qui se creuse : il nous a trop souvent englouti dans le passé.
Frère de Boris Johnson, maire conservateur de Londres depuis 2008, Jo Johnson a été correspondant du Financial Times à Paris. |